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Jean-Claude Bélégou les années Noir Limite RITUELS : L'EAU (1985/1986)

 

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Femme à sa toilette, l'École de Fontainebleau, Rembrandt et la tradition des Suzanne, Degas et ses grenouilles, Caillebotte, Bonnard, Tom Wesselman et bien d'autres sont passés par là. Prétexte commode au nu en mouvement, j'explore l'acuité, invisible à l'oeil nu, du flash électronique pétrifiant au vingt-millième de seconde la peau et l'éclat de l'eau.

Si les voiles sont l'air, l'eau est l'élément liquide, si les voiles sont le noir l'eau est le blanc et la lumière, si les voiles sont l'éternité immobile, l'eau est l'instant figé, si les voiles sont l'écran l'eau est la criblure, l'instant gelé par la brièveté d'un éclair. Les deux séries ont été réalisées simultanément, entrecroisées.

Avec le Corps à corps et les Voiles, elles ont été montrées au Musée Niepce de Châlon-sur-Saône ; Galerie La Passerelle, Tours ; Fundacao Gulbenkian, Lisboa ; Palazzo Cigogna, Busto Arsizio ; International Center Of Photography, New York ; Kawasaki City Museum, Tokyo ; Le Château D'eau, Toulouse ; Bibliothèque Nationale De France, Paris ; Fotografisk Center, Copenhague.

Rituels, tirages argentiques 30 x 40 cm 50 x 60 cm et 75 x 115 cm réalisés par l'artiste

 

 

L'eau.

 

La sensualité ouvre les portes de l'invisible et du caché, le trouble des sens nous porte hors de nous, nous extrait, nous arrache à notre immédiate plate inscription dans le profane. Elle est la porte sur l'abîme, qui permet d'oser et vouloir le contempler. Elle est la grâce, qui ouvre à la fusion, à l'acceptation de sa propre perte et sa propre négation. La mise à nu du sens et du non-sens, des fragiles limites de l'être.

La densité de l'oeuvre n'est autre que l'épaisseur du gouffre qu'entame la symbiose de ces pôles éclatés de l'humain en tant que totalité tragique bien qu'indivisible, ne sacrifiant ni la pensée au corps, ni le désir à l'ordre.

Femme à sa toilette, solitude cachée, pâture du corps intime juste approché, entrevu, effleuré, jamais consommé, à l'instant de la prise, à l'instant de l'éclair.

L'eau appelle une jouissance obscène, délictueuse.

Chair focalisée, coupée, fractionnée, suintante mouillée, masquée de transparence.

Les creux et les pleins, image claire de l'éclat, négatif du noir, violés en leur secret, éblouissante blancheur des volumes.

Le corps est jaillissement et criblure, palpitation glacée où la chair s'absout, se décompose et renaît à la vie des formes. L'eau est glace qui se fige, l'eau est laitance qui enveloppe, l'eau est lèpre qui dévore la peau et chaque goutte porte son ombre noire sur le blanc.

Atomisation du corps atrophié, écourté, décollé, ruisselant, abîmé, fascination qui découpe en gros plans ce corps, arrêté, mutilé.

L'eau égratigne le corps. Elle est sang. Morsure au corps de cette eau en mouvement claire, limpide, cristalline, liquide et glace. Bombe. La peau perd son lissage comme un torrent de boue.

 

Jean-Claude Bélégou

 

 

 

«Autre convergence, celle du nu, ou , plus exactement de la chair. On se rappelle les agacements d'Edward Weston devant les interprétations sexuelles de ses oeuvres vouées à la pureté plastique. La perpétuelle distance, aujourd'hui plus nécessaire que jamais, que la création doit maintenir envers la pornographie, ne doit pas nous cacher que, dans le domaine de l'art, la situation s'est renversée. Les meilleurs nus de notre temps n'établissent pas leur statut artistique en contournant la sensualité mais en la dépassant par son exaltation, son exagération, même. C'est dans l'extrême intimité de la chair, très concrètement, que la photographie transcende l'érotisme vulgaire. (...) Nous en prenons pour témoin le travail tout récent de Jean-Claude Bélégou, des nus sous la douche où les éclaboussures de la lumière enrobent et redoublent les éclats de la chair.»


Jean-Claude Lemagny, La matière, l'ombre et la fiction : Le feuillage et la chair, La Recherche photographique n.°4 .

Rituels

 

"On ne sait pas ce que peut le corps". Instituant le corps en modèle de sa philosophie, Spinoza mettait ainsi l'idéalisme métaphysique au défi : parler de la conscience et de ses choix, de la volonté et de ses décrets, questionner, comme le fait un Descartes, le mystère existentiel de l'union de l'âme et du corps, n'est que l'aveu d'une ignorance principielle, d'un masquage aveugle. Celui du corps et de ses infinies potentialités.

       A ceux qui s'étonnent devant la conscience, Nietzsche, en cela spinoziste, rétorquera : "ce qui est surprenant, c'est bien plutôt le corps".

       Se laisser étonner par le corps, et de cet étonnement prendre l'exacte mesure. Se laisser captiver, subjuguer. Du corps dévoiler l'existence intime, de la chair consacrer la mise à nu. Mais deviner aussi que, jusque dans l'espace privé se dit le lien à l'Autre, et s'énonce quelque chose du tragique de la chair. Corps intime et corps immédiatement dépassé, transcendé. Corps sacré qui, dans sa solitude nue ou dans le corps à corps avec l'Autre, dans le rapport aux éléments ou dans le devenir-cadavre, avoue sa vérité, — d'être toujours infiniment plus que la res extensa cartésienne ou la matière des pauvres positivismes.

       Et lorsqu'on est homme, se demander de la femme quel est donc le corps. De cette chair ouverte peut-être conjurer la menace. En apprivoiser les courbes et les creux, en épier les gestes, en maîtriser, parfois, les postures et les élans. De la vierge à la morte, traquer le secret.

       Au début était le corps. Vierge, c'est-à-dire naïf, intact à l'homme et au monde. Les torses et les membres sont fragiles encore, les chairs diaphanes, complices, ne parlent qu'entre elles. Comme en miroir, mon corps est le tien, ton corps est le mien. Aucune main d'homme ne vient les séparer. Rêve d'autarcie : il n'est de monde que celui que nous inventons, au creux des draps. A ton regard, je puis m'abandonner, car ton regard ne porte pas la menace du désir. Auprès de toi je puis dormir, car notre couche est intimité indivise.

       Mais ces draps de satin sombre, aux lourds plis qui ceignent les hanches, dérobent le sexe, ne sont-ils pas déjà linceuls ? Et le clair sommeil de ces vierges ne préfigure-t-il pas la mort qui, déjà, vient hanter visages lisses et seins à peine esquissés ? Si la vierge est tout à la fois mystère et menace, c'est que pour n'avoir pas connu l'ouverture dionysiaque, sa chair tout apollinienne se fait marbre, pierre, et son regard qui ne sait pas a l'éclat coupant du métal.

       La vierge initie le cycle, ou l'achève, — c'est tout un. La femme à sa toilette semble en constituer le moment heureux.

       Parce que dans la tradition picturale, le peintre y est, plus qu'ailleurs, complice d'un modèle qui a consenti à rendre public le rite privé de la toilette, qui fait don de son corps et de son abandon. Contrat implicite entre peintre et femme qui promet une peinture heureuse.

       Parce qu'ici, dans cette série photographique intitulée "L'eau", la vierge solitaire a laissé place à une femme dont les seins lourds, les hanches arrondies et le sexe sereinement montré attestent une féminité accomplie. Le bonheur serait-il possible, entre le regard de l'homme et ce corps qui s'adonne au rituel quotidien et tranquille de l'eau ? Comme une trêve dans la coupure du masculin et du féminin, comme un secret enfin levé, — vois, le mystère de mon corps, ce n'est rien d'autre que mes cheveux trempés, mes yeux plissés sous le jet, mes mains qui jouent avec l'eau...

       Mais très vite la paisible scène de genre se voit inquiétée, déstabilisée. Car l'eau, saisie dans le martèlement des gouttelettes de la douche, devient jet de pierre ou glue poisseuse. Soudain agressive, elle semble miner une cuisse, faire ployer une nuque, décomposer la belle harmonie d'un visage. Le rituel intime de la toilette se fait drame, combat, le corps apprivoisé retourne à son originelle sauvagerie. Ce sont des ravines d'eau qui désormais attaquent un paysage en proie au brutal déchaînement des éléments. Traversé de forces cosmiques et primitives, le corps de la femme de nouveau échappe, se réfugie, déjà, dans une menaçante altérité. L'eau est pluie, orage, inondation, torrent qui dévale le long des pentes, grêle de coups.

       Et cette noirceur qui vient ronger les formes, redessiner le corps, en inventer d'autres territoires, d'autres menaçantes figures : noire la chevelure rassemblée en lourdes mèches collées, gluantes, Méduse serpentine, noire la ligne des sourcils devenus broussailles, noire la bouche plaie sanglante de rouge à lèvres carmin. Noire la forêt du sexe.

       Du bout des doigts, du menton, des seins, des gouttes d'eau semblent pousser, sortes d'excroissances monstrueuses, mi-animales, mi-minérales. Jusqu'à ce visage de face, contracté, criblé de pluie en bataille, maculé de taches de rousseur, à la carnassière bouche d'ombre. Ou cet autre, encore, vaincu, yeux baissés, encagé de filets d'eau devenus tiges métalliques, barreaux.

       Derrière la prison de l'eau, le corps s'est retiré. Derrière le voile, il s'offre et recule, promet et refuse. Si la femme à la toilette semblait donner, la femme voilée énonce que rien ne sera donné, sinon la promesse — toujours différée — du dévoilement. Sous le voile de la nonne, de la musulmane ou de la veuve, se devine ce que nul homme ne saurait regarder en face.

       Reste alors la possibilité de la ruse : le regard de biais, le regard qui traverse, le regard qui joue comme le voile lui-même joue avec le corps, tantôt le façonnant, tantôt le masquant, tantôt, en un éclair d'impudeur, le révélant.

       Erotique-voilée, la femme subjugue par le don, soudain si violent, d'un sein deviné, d'un sexe dessiné par les plis de l'étoffe, d'un ventre dont la blancheur fugitivement éblouit. Mais, parce qu'imaginaire et jamais effectif, ce don est cruel. Il dit une jouissance solitaire, à laquelle l'homme ne saurait être invité : visage révulsé, bouche entrouverte, membres écartelés sous le voile, et cependant toujours intouchable, préservée comme la vierge, percée des flèches incandescentes de l'extase mystique, comme la Sainte Thérèse du Bernin, impériale et solitaire, la femme clame une muette jouissance dont à tout jamais l'homme est séparé. Démoniaque et perverse, elle réinvente pour lui les figures sacrées de la Mater dolorosa ou du Christ crucifié : mais sous le voile le blasphème éclate, qui arque les reins, fait saillir la croupe, dilate l'entrejambes.

       Vierge ou hétaïre, sainte extatique ou condamnée jouissant du martyre, tel le Chinois supplicié des Cent Morceaux qui fascina tant Bataille, la femme naît au dionysiaque, s'ouvre au vertige du dieu des abîmes et des noires fulgurances, consent à être chair de Passion, — Christ en croix, Dionysos écartelé, lacéré, épars.

       Mais elle est aussi la veuve noire, celle qui fait du voile la caresse perdue, la main défunte, celle qui commémore le rite amoureux, et sans cesse le réactive dans la mémoire de sa peau. Ou encore, la morte qui s'est perdue dans les plis et replis, noyée dans la fange d'un voile devenu boue, marécage. Ultime linceul.

       C'est que, du corps à corps amoureux au dernier corps à corps, — celui que livre le cadavre avec la poussière, avec l'humus, il n'y a point rupture.

       Bataille : "Puis au-delà de l'ivresse ouverte à la vie juvénile, le pouvoir nous est donné d'aborder la mort en face, et d'y voir enfin l'ouverture à la continuité inintelligible, inconnaissable, qui est le secret de l'érotisme, et dont seul l'érotisme apporte le secret."

       Le corps à corps délivre le corps féminin de sa solitude. S'il promeut la guerre des sexes, il en appelle aussi à l'horizon d'une possible réconciliation. S'ouvrir à l'Autre, c'est se faire l'écrin de sa tumultueuse violence. C'est consentir au don de la jouissance, jusqu'au point où les forces défaillent, jusqu'au point où le coeur vient à manquer. Dans l'exil de toute conscience, dans le renoncement à toute maîtrise, jouir c'est se perdre, au creux le plus intime, le plus obscur de soi. On ne fait jamais l'amour que pour s'égarer. Pour enfin à soi être l'étranger, l'étrangère, choc des chairs, emboîtement des torses, mains moites, qui sans cesse se cherchent, se prennent et se refusent, yeux ravagés, sexes voraces.

       Comme en ces images obliques qui disent l'avant ou l'après : lorsque les corps s'apprivoisent, lorsque la main de l'homme caresse le visage, presse un sein, enserre les hanches, — tendresse ou prédation. Lorsque la main de la femme rejoint le geste de l'Autre, retient un cri, consent, s'abandonne. Et parfois ce filet de sueur qui, scintillant sur la surface lisse du buste, trahit la crispation du désir.

       La nuit, déjà, dévorait les chairs du corps à corps, happant de noirceur joues, ventres, creux des reins. Comme si la mort, déjà, était à l'oeuvre, officiant au plus intime des corps amoureux.

       Dans la série "La terre", telle qu'en elle-même la mort se découvre : fin dernière de nos désirs, de nos plaisirs. Cela qui hantait le corps à corps, la chair mouillée de la femme au bain, cela qui se disait dans les replis opaques du voile noir, cela qui condamnait l'intacte blancheur de la vierge.

       Pour Bataille la splendeur de la fleur doit s'enraciner dans le terreau putride, et il n'est de beauté que née de la pourriture, comme il n'est pas d'amour qui ne soit transi de mort. La sublimité est bassesse et se transcrit dans l'informe.

       Informe, ce corps de femme enlisé dans l'humus, dans la grasse terre de nos ultimes destinées. Corps cadavre ou corps jouissance, c'est tout un.

       Le visage a disparu, enfoui, subjugué, le ventre est maculé de boue — "inter faeces et urinam nascimur" — , les cuisses sont largement écartées et condamnent le regard à affronter, enfin, le sexe féminin dans sa vérité : origine du monde, blessure à jamais tatouée au coeur de la chair, organe de toutes les jouissances et de tous les enfantements, ouvert aux assauts de la terre, de la pourriture, de la poussière originelle.

       Regard renversé, à jamais inaccessible, chevelure devenue torrent de boue, comme ces cadavres des faits divers que l'on découvre, mi-corps mi-terre, dans les forêts de l'agonie.

       Lorsque le corps a déposé armes et bouclier, c'est à la terre qu'il se rend. Lorsqu'il n'est plus besoin de combattre, lorsque c'en est fini du désir, à la couche des amants succède le lit ultime, le cercueil des voluptés. Ni transfiguration ni transcendance : la terre reprend sa victime comme, après une longue guerre, un bien qui lui serait dû.

Rituels De Chair Et De Mort, Dominique Baqué.