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Jean-Claude Bélégou photographie et autobiographie EXISTENCES : LE CORPS (1992)

 

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Les prises de vues de la série Le Corps ont été faites au nord du cercle polaire arctique, au profit d'un court intermède, lors du voyage, dans le Grand Nord en 1992. Le corps y est appréhendé comme l'est dans cette dernière la terre, l'herbe, la glace, l'eau, tentant de m'immerger dans ce corps comme je m'immergeais dans les éléments minéraux, végétaux et aquatiques – le corps comme paysage.

Elle fait partie avec Le Territoire et La Mer du cycle Existences créé en trois accrochages successifs en 1996 à Paris rue Keller.

 

La Laverie, Paris ; Théâtre Hôtel De Ville, Le Havre ; Galerie Municipale Du Château D'eau, Toulouse ; Fotografisk Center, Copenhague.

Existences, tirages argentiques 50 x 60 cm réalisés par l'artiste.

 

Le corps.

L'été est lourd et brûlant d'une canicule sans trêve.

Cette nuit de chaleur moite, dans l'appartement abandonné à leur seule ivresse, enivrée de cet affranchissement de ses treize ans, saoule des allers et venues bruyants du contrebas nocturne de la rue criarde et sonore des étés affolés, grisée de son propre désir qui affleure, elle parle soudain.

Brise le silence de leur enfance muette et calme, étouffée au centre de la simple et irréductible scène familiale ; ne peut plus ne pas se répandre en une logorrhée sans fin, au milieu du noir juste épris des lampadaires à deux doigts de la fenêtre sur les trottoirs coupés de cris stridents de ces étés trop chauds où plus rien ne peut contenir le trop-plein lentement, longuement, accumulé des vivants.

D'elle aussi, la fièvre et la nuit et l'appartement où ils sont seuls, couchés dans les lits côte à côte, fait s'éveiller la folie et se répandre l'excès, bouillon confus du crâne et de la chair trop collante, trop lourde à porter, où rejetant les draps, on voudrait mettre les os même à nu pour se soulager.

Le lui en parle, sans qu'il n'y sache rien, n'en ait jamais rien su.

Du corps.

Non plus le corps de leur enfance, celui qui joue, qui guette, qui court, se dépense en rires et larmes sans drames, ni celui qui se tait aux tables pesantes, ou lutte contre le sommeil et l'ennui des longues heures d'écoles.

Mais du corps qui désire, de la chair qui transpire, de l'âme du tourment. S'abandonne à sa propre turpitude, mais sans jamais la nommer sienne, parle de celle des autres.

Lui en qui elle a maintenant suscité le désir, la soif de cet été sans ombre dans la nuit noire, la volonté mal annihilée de cette enfance déserte, des silences étouffés.

Tour à tour parole, tour à tour silence et énigme sans oracle, elle n'ignore pas davantage le faire attendre, atermoie, contourne, glisse ; relance. En disant à peine, et jamais à l'essentiel, passe les idoles une à une en revue pour en briser les images. Mais toujours retient l'ultime clef.

Alors, il surprend en lui des sentiments qu'il ne peut nommer : la fascination et la frustration, la souffrance de cette mort inconnue d'une vie d'enfant muet.

Mais son ivresse découvre maintenant une nouvelle voie, explore de nouveaux chemins : elle le sent maintenant en son pouvoir, se tait, se refuse à dire, à répondre aux questions qui jaillissent, aux mots qui fusent. Elle l'éprouve dans son désir. Et la nuit à l'approche de l'aube se fait plus trouble que jamais.

Le sexe et l'argent, le pouvoir et la tentation, les rivalités et la convoitise, les rencontres et les ruptures, les amours et les haines : elle le possède dans son désir et jouit de l'envie.

Leurs avidités ne sont pas mêmes mais se tissent à cette heure sans heure corps à corps.

 

Alors soudain envahi de cette parole, il parle à son tour, se répand sans plus rien y pouvoir. Il pose les questions.

Celles des corps parents.

Soudain il veut savoir. Savoir de quoi de circonlocution en allusion elle ne cesse de dire comme une souillure fatidique des hommes et des femmes, sur qui elle médit maintenant, mais qu'elle laisse dans une obscurité soigneuse et perverse.

Se refuse à le lui expliquer. Prétend que ce n'est pas à elle, qu'il découvrira bien un jour. Brusque enfin : qu'il n'a pas l'âge encore. Que c'est sale, ou aussi bien voluptueux, tel un délice sale.

Plus, et sans qu'il n'ose clairement le dire, mais assez pour se faire comprendre : il veut voir. Il demande à voir le corps adolescent qui a éveillé en lui le tourment. Oter ce qu'il demeure du drap et de la chemise à peine, si elle reste malgré la touffeur.

Se refuse à lui montrer, mais sans que son opposition ne paraisse jamais sans issue. Feint d'être choquée, mais sans que jamais son émoi ne puisse empêcher à l'envie de poursuivre et sembler sans appel.

Voire de façon trouble il voudrait y toucher. Mais ne fait que confusément l'éprouver, n'en dit rien et ne s'en dit rien, ignorant même ce qu'il y aurait à toucher ou à voir sous les toiles agitées et tourmentées des draps et des linges à peine supportés.

Par le langage seul, par les mots qu'elle sait cette nuit de sabbat des mots, elle lui fait rendre sa virginité, le dépucelle en une vaine issue. Viole son enfance, en laquelle il sent entrer le flot du tourment, le flot du désir dans l'existence jusque là demeurée abstraite et secrète des autres.

Il questionne, appelle de nouveau. Et de nouveau elle parle inlassablement, les détruisant un à un en un jeu de quilles méticuleux et secrètement hargneux, de ce qu'elle appelle le mal qui les mène. De la jouissance, qu'elle n'appelle pas de son nom, ni ne sait peut-être, mais sous-entend toujours.

Sur l'enfant elle a ce pouvoir.

Il ne comprend pas ceci : que c'est de sa jouissance à elle, de sa perversité à elle, dont elle parle. De son désir qu'elle éprouve comme un mal. De son mal.

Il est à la limite de la désirer.

 

Et il y a tant de douleur à l'instant, de cet abîme qu'elle a, cette nuit sans repos, longtemps prolongée jusqu'à l'aurore dissipée, jusqu'au soleil brûlant des rideaux tirés, jusqu'à ce que la voix de retour les appelle, de cette douleur creusée en lui dans l'intimité secrète et mensongère.

 

Jean-Claude Bélégou

 

 

                          

 

     "La solitude est constitutive de l'esprit" Jean-Claude Bélégou.

"Je ne suis même pas sûr que Jean-Claude Bélégou ait voulu nous suggérer une continuité entre ces trois séries mais à mes yeux elles n'en font qu'une.

Par-delà cette métaphore du paysage ondulé et mouvant, qui relie la série des nus à celle de la mer, et par-delà même l'idée du voyage, qui englobe aussi le parcours dans le jardin, il est un sentiment poétique qui baigne tout l'ensemble : celui de la distance infranchissable et de la présence inaccessible.

Un instant Bélégou évoque Zénon d'Elée, et ce n'est pas sans raison. L'agaçant sophiste ne doit plus être considéré ici dans son contexte logique mais évoqué dans une transposition poétique.

Peut-être faut-il, pour ceci comprendre, refaire le chemin à reculons? A hauteur d'oeil, au ras de l'eau, l'immensité de la mer n'offre à la vue qu'une courte distance et cependant l'étendue y fait sentir sa présence infinie. Le nageur perdu en sait la mortelle évidence. Sur le corps allongé, amoureusement offert, tout peut tenir dans la caresse d'un seul regard ; cependant ce corps est pour l'amant l'objet d'une exploration sans fin, dans la quête impossible d'une fusion parfaite entre l'âme et la chair. Du sexe au visage, et retour, le chemin est toujours à recommencer. Quant au jardin, paisible endroit autour de la maison, quelques pas suffisent à le parcourir, mais il recèle tant de choses magnifiques que notre regard émerveillé, à chaque instant captivé, pourrait ne jamais en parvenir à en voir la fin.

J'imagine l'ensemble de ces images comme une méditation sur un des caractères fondamentaux de la photographie : exprimer le là-bas inaccessible de toute chose. Nous savions déjà que la photographie est grande métaphysicienne puisqu'elle affirme le "ça est" ou "ça a été", autrement dit le statut d'existence de ce qu'elle donne à voir, tout en laissant en suspens, tout en contournant avec précision, le statut de l'essence, à savoir : ce que c'est. Merveilleuse photographie qui toujours nous rappelle que l'essence ne peut que manquer et diminuer l'existence! Et je sais bien des cervelles embuées qui n'ont jamais pu réaliser la différence entre la chose opaque et sa définition ajoutée. Métaphysicienne aussi, la photographie, lorsqu'elle fait tout tenir dans l'intercession d'une seule réalité : la lumière, rendant ainsi réel ce rêve de la philosophie médiévale que la <<lumière>> de la vérité spirituelle puisse coïncider avec la lumière physique ici-bas. L'art des vitraux, dans sa splendeur, voulait faire passer l'universalité des choses et des êtres au travers de la lumière unificatrice et purificatrice. C'est une aventure comparable qui a recommencé avec la photographie, mais au pôle opposé : celui de la contingence du monde et de la mort de Dieu.

Maîtresse de philosophie, la photographie nous apporte aussi un enseignement dont nous parlons moins, car plus discret et plus sévère : elle nous rappelle à ce qu'il y a d'irrémédiablement inaccessible en chaque chose ici-bas. Lorsqu'elle fut inventée elle put nous donner le fol espoir qu'enfin nous pourrions connaître les choses-mêmes, d'elles-mêmes, en soi, les noumènes, sans intermédiaire. Mais ce ne pouvait être que l'illusion d'un instant car une photo nous dit tout de suite c'est que ce qu'elle montre est là-bas. Non seulement ce n'est plus, ou ce n'est plus tel que ça a été, non seulement on ne peut plus ni sentir ni toucher, mais c'est ailleurs, dans une sorte d'autre monde, visible celui-là mais seulement apercevable sans être visitable. Un là-bas proche ou lointain mais irréductible, car nul ne peut faire de photographie à bout portant. La lumière fidèle a besoin de distance pour se manifester, et ne peut donc montrer que ce dont son trajet nous sépare. La chose est là à condition de ne plus être à portée. Chaque photo nous rappelle à notre "solitude constitutive" et, en bonne maîtresse de philosophie, que le réel même est rigoureusement inaccessible.

Ces trois enseignements : attester l'existence irréfutable, unifier tout au monde au sein d'un seul médium (la lumière) et nous remettre dans la distance infranchissable, n'en font qu'un et sont inséparables. Les voyages du professeur Bélégou autour de son jardin, au long des courbes de sa belle, puis emporté par les vagues, sont des trajets à la fois matériels et spirituels, comparables à l'Odyssée ou à la Divine Comédie, où chacun peut retrouver des vérités enfouies en sa vie intérieure, et peut-être antérieure.

Ainsi toute l'histoire a commencé ce jour ensoleillé où le professeur Bélégou, à sa table de travail, la vit soudain briller comme une mer de lumière. Sans se douter de la terrible aventure où cela allait l'entraîner, il leva les yeux et constata que la lumière venait de là-bas, du jardin. Abandonnant ses études et ses livres il est allé là-bas, dans le jardin et s'y est promené tout comme il y a bien longtemps - nous dit-on - le Bon Dieu, le soir où il surprit la désobéissance d'Adam et Eve. Il a regardé ses fleurs et ses légumes et a vu que, tout proches et familiers qu'ils fussent, ils étaient néanmoins là-bas, mystérieux, séparés de lui par leur beauté même, graves et distants dans leur solitude baignée de lumière. La noblesse de leur port, la découpure hautaine mais un peu folle des tiges et des feuilles, leur façon de se dresser sur le fond indistinct du hors-champ, faisait de ces espèces potagères autant d'Adam et Eve séparés de la communion avec Dieu et cependant devenus pour lui fraternels, puisqu'il connaissaient désormais eux-aussi le seul problème qu'un Dieu parfait peut avoir : la solitude.

Sur ce le professeur rentra dans sa maison. Et conformément aussi à l'Ecriture, qui nous dit "qu'il n'est pas bien que l'homme soit seul", une présence féminine l'y attendait. Amoureux le professeur aurait voulu tenir à la fois ce corps et cette âme dans le creux de sa main ; mais il ne pouvait faire l'économie d'un parcours de ce qui devenait, pour son regard proche, un pays.

                   << Les grands pays muets longuement s'étendront >> Vigny.

Un pays de monts et de vallées, de boqueteaux touffus et de gorges ombreuses, un pays de lointains indistincts et d'horizons endormis.

Et voici que, bercé par les ondulations douces du paysage, le professeur Bélégou s'est assoupi sur le sein de sa bien-aimée. Et là un rêve étrange l'a visité : les douces collines étaient devenues tantôt les vagues lourdes et mouvantes de la mer, tantôt les dunes sans fin d'un Sahara crépusculaire. Houles d'eau sombre et monts de sable noir. Parfois une vapeur d'écume s'élevait sur l'horizon, mais n'était-ce pas la fumée du campement de quelques lointains nomades? Et ces lumières aussitôt disparues : des reflets de soleil couchant, ou bien les braises des feux de camp qui s'éteignent? Mais au moment où le philosophe se croyait à jamais perdu, emporté par les aveugles remous de l'univers et par l'éternel ruissellement du temps vers la mort, seul et désemparé, il vit surgir là-bas, au-dessus de l'horizon, à la fois très loin et très proche, le visage de sa bien-aimée (ou celui du Bon Dieu, ou celui du grand Pan) qui lui souriait par-delà l'océan infini et l'accueillerait tout de suite ou un jour.

C'est ainsi que se termine le grand roman visionnaire d'Edgar Poe : Les Voyages extraordinaires d'Arthur Gordon Pym. Au bout d'incroyables et terribles aventures le navigateur Arthur Gordon Pym, de Nantucket, voit se dresser un visage immense sur le ciel, à l'extrémité des mers, là-bas."

Jean-Claude Lemagny, Mai 1996.

 

 

"Existences". Jean-Claude Bélégou présente trois expositions successives rassemblées sous le vocable "Existences". Le lien entre les photographies présentées et le titre de l'exposition ne semble pas a priori évident. On suppose néanmoins que chacun des thèmes abordés constitue un renvoi autobiographique. Selon l'artiste, "exister est être défini dans une solitude spatiale, autant que temporelle, enfermé dans une finitude". Cette solitude n'est autre que l'espace clos qui l'entoure, cet univers extérieur de proximité représenté par le "Territoire", l'être aimé (ou tout au moins le corps de celle qu'il "Aima"), et la "Mer".

"Territoire". On entend habituellement par territoire une étendue de surface terrestre sur laquelle vit un groupe humain. cette étendue est ici réduite au petit monde fermé que constitue son jardin. Conçu et réalisé sur les bases d'un champ à vaches, Bélégou considère ce jardin comme une projection matérielle de son esprit : "si j'avais étalé ma cervelle par terre, cela ressemblerait à ça", confie-t-il spontanément. A supposer que le tracé de ce jardin soit une topographie mentale, sa sinuosité l'équivalent des méandres de sa pensée, la photographie n'en retransmet ici qu'une vision parcellaire : des bribes de nature, quelques brindilles végétales, le départ d'un chemin, un fragment perçu à travers l'ouverture d'une porte ou d'une fenêtre... Tout comme "la conscience est close, sans issue, impénétrable aux autres et à soi-même", le Territoire est "ceint" semblable à "la figure antique du labyrinthe, impasse dont on ne sort plus".

"Aima". Avec la complicité de Florence Chevallier et Yves Trémorin, dans cette expérience partagée qu'a représentée Noir Limite, les trois photographes ont entrepris une introspection de la surface des choses. Trois ans après leur séparation, Bélégou poursuit cette observation minutieuse de la surface, à travers notamment celle du corps de la femme. "Ce qu'il y a de plus profond chez l'homme, c'est la peau", affirmait Paul Valéry. Ce grain dont Bélégou rend compte dans ses moindres détails, le moelleux des plans successifs de la chair, saisis en raccourci. pareil au jardin, le corps apparaît rarement dans son intégralité. révélé sans pudeur aucune, le corps se contourne, s'offre au regard et au désir qu'il cherche à susciter : pose des mains, sexe largement ouvert, yeux mi-clos comme surpris par le sommeil, le photographe semble pris au jeu de sa propre mise en scène. Toute une dialectique qui confère aux images une dimension expressionniste où il n'est plus tant question de sensualité : le contraste des ombres et des lumières, l'absence de profondeur de champ où se joue par opposition la netteté et les zones de flou. Il écrit : "S'abandonne à sa propre turpitude, mais sans jamais la nommer sienne, parle de celle des autres".

"Mer". Troisième et dernière étape du cycle, l'immersion du photographe dans la masse sombre et profonde de l'océan. En réponse à la sensation d'étouffement induite par le jardin clos, une sensation d'engloutissement : les vagues profondes, l' "horizon sans bornes" mais aussi une "immense et radieuse liberté".

Après avoir exalté les limites du noir, voire du morbide avec Noir Limite, Jean-Claude Bélégou poursuit sa quête de l'obscurité à travers le cycle des "Existences". L'interruption de sa pratique photographique pendant deux ans au profit de l'écriture ne lui a pas donné, en apparence du moins, une conception plus optimiste de l'existence, si l'on en croit cette dernière série."

Caroline Napheygi, Le journal des expositions n°39, Jean-Claude Bélégou.

 

 

 

" S'il est ici question, pour reprendre un vocable dix-septièmiste, de l'union de l'âme et du corps, et des destinées de l'âme après la mort, c'est l'être-corps qui assurément soutient la recherche de Jean-Claude Bélégou, depuis les premiers travaux du groupe Noir Limite jusqu'au cycle Existences, récemment présenté à l'espace photographique franco-chinois La Laverie, et comprenant trois accrochages successifs : vingt photographies réalisées sur le lieu de vie de l'artiste, le jardin ayant lui-même été entièrement créé par lui avant la prise photographique ; vingt photographies traitant du corps comme un paysage ; vingt autres photographies, enfin, prises en nageant sur les côtes normandes.

Photographiant l'apparente banalité quiète d'un jardin quelconque, Bélégou détourne l'ordinaire en jouant sur un double registre : réinvestir la figure mythique du dédale, du labyrinthe , constituer une sorte d'inventaire à la Georges Perec : <<1727 m2 , 12 pièces, couloir et escalier, 5 chats et 11 parterres de fleurs, 2 poteaux électriques, 32 arbres et des milliers de brins d'herbe, des millions de racines, des centaines d'oiseaux, limaces et taupes>> etc. Recensement à la fois maniaque et impossible du lieu de vie ou, pour se situer dans le lignage de Perec, de la vie mode d'emploi. Illusion sans cesse réactivée, parce que vitale, d'une possible maîtrise du territoire personnel, alors même que ce territoire échappe sans cesse - arbres touffus, végétation proliférante, insectes... Le travail de Bélégou oscille ainsi entre une <<morale par provision>> - plus voltairienne que cartésienne, puisqu'il s'agit de <<cultiver son jardin>> - et la menace, tout aussi bien la tentation, de la perte, de l'engloutissement. Comme dans la dernière série, la Mer, où le corps ne semble nager, émerger des flots, que pour échapper à une noyade qu'il sait cependant irrévocable. Houle sombre, opaque, sans écume, tel un linceul dans lequel le corps suffocant, happé, se roule et se fond. Et entre les deux, entre le territoire cultivé et la mer désespérante, l'entre-deux des corps : Aima, la chair infiniment douce de l'amante, le fantasme d'une possible continuité entre des sujets discontinus, l'imaginaire de la caresse et de la fusion.

Chez Bélégou le corps est nu ou immergé dans la nature."

Dominique Baqué, Art Press n° 219, territoires du corps.