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Jean-Claude Bélégou La revanche de la chairPASSAGÈRES (2004)

 

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IIl y avait les pièces du rez-de-chaussée que j'étais en train de repeindre savamment, les harmonies des variations des verts et des jaunes ; les contrastes de vert et de rouge, de jaune et de bleu. Il y avait sur le buffet deux livres ouverts sur des reproductions de Marcella de Kirchner, de Vermeer, et parfois de Mondrian.


Egalement un peignoir que j'avais choisi parce qu'il était orange et rouge.


Il y avait E., longue, un peu éthérée, qui venait souvent poser cet été-là et l'idée de la faire flotter dans l'espace dépouillé, et un peu vide de la maison, dans ces harmonies de couleurs, dans sa robe bleue, dans le peignoir orange...

 

La série est créée au Château d'Eau, à Toulouse, en juillet 2009.

Tirages jet d'encre pigmentaire 60 x 60 cm réalisés par l'artiste d'après originaux argentiques numérisés.

« La lumière elle-même est une amie de la maison. »

C'est comme si le photographe était lui-aussi au repos. Il aurait invité cette jeune femme à rentrer dans la maison, à s'installer dans les pièces pour une lecture, une sieste, un bain. L'idée ne me quitte pas qu'ils ne se seraient pas parlés, n'en ayant ni l'un ni l'autre le désir ni le besoin, et que le silence lui-même serait devenu la matière de cette entente, le fluide imprégnant les photographies de son mystère aérien et au sein duquel la jeune femme osa s'abandonner.
Il y avait eu la passion - la brûlure - d'Artiste et modèle(s), la puissante sensualité du Sexe des anges, le jaillissement jouissif et dionysiaque du Déjeuner sur l'herbe. Avec Passagères on dirait que l'été se termine. Il l'a invitée, ils ne se sont qu'à peine parlés. Et sa sveltesse élancée est aussitôt devenue l'incarnation juste de ce silence, l'image juste de cette présence momentanée, dont on sait déjà et dont il savait lui-même, qu'elle ne serait que fugitive. Comme si après les déchirements du rouge et du noir il s'était mis en quête d'harmonie. Et, naturellement, l'harmonie prit corps dans une recherche de couleurs et d'espace.
Cet été là il peignit nombre de pièces, plus que jamais attentif aux « variations des verts et des jaunes, aux contrastes de vert et de rouge, de jaune et de bleu. » Pour guider ses choix, il avait posé « sur le buffet deux livres ouverts sur des reproductions de Marcella de Kirchner, de Vermeer, et parfois de Mondrian. »
Vermeer, surtout, qui « peignait jusqu'au silence rayonnant qui émane des choses amies, jusqu'à l'accueil qu'elles vous font »*. Le modèle éthéré de Passagères se fond à cette muse de toujours qu'est la lumière. « Si une autre qu'elle était là, la lumière qui entre par cette fenêtre près de laquelle elle se place pour lire ou travailler, ne s'apaiserait pas en traversant le verre, elle ne caresserait pas avec tant d'amour la main, le front penché, elle ne se mêlerait pas aux fils d'or de la chevelure. »*
La lumière emplit l'espace, enveloppe la femme, nuance la muraille nue. Les femmes du Sexe des anges sont irradiées d'un soleil puissant qui rougit les carnations et ouvre littéralement les corps offerts. Lorsque la passagère est couchée sur le ventre, écrivant une lettre dans une équerre de lumière aussi haute que l'obscurité qui la jouxte est profonde, le noir de la robe se réfugie dans l'ombre dont elle ne se distingue qu'à peine. La jeune femme ne semble pas atteinte par les flammes, comme si à elle seule la feuille de papier absorbait tous les rayons, en même temps que les regards et les pensées de la nymphe.
Ici elle le regarde, lui tend un livre. L'image du livre est très floue, comme une grève humide et brumeuse, comme ces bandes de sables qui sont le territoire des marées, là ou la mer s'avance et se retire, comme si la zone de contact entre l'artiste et son modèle était une terre sacrée, et dans Passagères, plus que jamais indécise, rêveuse, émue peut-être.
Elle ruisselle au soleil, couchée dans l'herbe les yeux clos. Il l'effleure comme un songe, comme un animal timide et curieux qui guette depuis son univers secret les mouvements de cette réalité fine et belle à qui il a fait place, à qui il a ouvert les portes de sa maison. Il la respire, la contemple, et s'il la frôle ça n'est jamais qu'en silence, toujours à demi retiré dans ses profondeurs. Son ombre s'avance près d'elle, vient cerner les contours de son apparition lumineuse comme dans un nid, comme pour retenir sa forme dans le creux de sa main ou de son oeil. Elle écrit par terre, s'évanouit, se retire dans un discours imaginaire, se défait dans la pensée et la contemplation d'un livre. Elle regarde les sourcils froncés le dehors inondé de lumière, les feuillages, la nature juteuse et épaisse. Ses cheveux dégoulinant sont noirs, une goutte dévale la pente de son visage, contourne ses lèvres et s'arrête, immobile au creux d'un val.
Il trace une ligne bleue qui traverse la pièce, c'est elle, elle est la lumière apprivoisée. Elle porte des robes. Il a enlevé des meubles pour qu'il n'y ait qu'elle seule au dedans des couleurs, et qu'elle y assouvisse toute sa langueur, son ennui, ses sommeils, ses rêveries, ses lectures, ses goûters. Et lui se tait. Disparaît, s'approche, avance un plateau, lui désigne un livre, lui tend une main. Elle embrasse une gerbe de fleur et se perd dans le chatoiement jaune. Un bouquet posé sur la table basse les dérobe l'un à l'autre. Il l'avait à dessein fait asseoir au plus près des corolles pour mêler leurs deux apparitions entres elles, et la faire éclore au milieu des boutons éclatants, entre les murs orange de la pièce.
Puis achevant sa lente circulation dans les pièces jaunes, vertes ou bleues, dans les draps, les fauteuils, elle glissa le long des murs, disparut par toutes les fenêtres ensemble, avant de répandre ses dernières effluves rousses sur l'herbe hautes, les fleurs en buissons et les fruits déjà mûrs.

Günter Wald

*Élie Faure, Histoire de l'art moderne. Tome 1