<

JEAN-CLAUDE BÉLEGOU

QUESTION DE MÉTHODE 2 :

COMMENT J'AI TOURNÉ MES PRÉCÉDENTS LONGS MÉTRAGES

COMMENT NOUS AVONS TRAVAILLÉ AVEC LES COMÉDIENNES SUR LES PRÉCÉDENTS TOURNAGES

LA MUSE septembre 2023

J'avais passé une annonce de recherche comédienne sur cineaste.org le 15 août. Chloé, modèle et comédienne, y a répondu favorablement le jour même. Elle était en vacances dans le sud et de ce moment, et jusqu'au tournage qui a débuté le 15 septembre, nous avons eu un échange de mails nourris au quotidien qui nous a permis de faire connaissance, nous familiariser, et élaborer le projet. De telle façon que nous ne nous sommes pas retrouvés comme deux parfaits inconnus. J'avais apprécié, outre son charme naturel, dont son book était témoin, son sens d'un dialogue suivi, sa culture littéraire. Quoique baignant dans des univers visuels différents, si ce n'est divergents, il m'avait semblé que nous pouvions travailler ensemble sur ce projet.

Il n'y avait ni synopsis, ni scénario, ni story-board, ni narration imaginée. Je savais seulement que je voulais : aux deux extrémités du film le déshabillage et le rhabillage du modèle, vaguement inspiré d'une photographie et d'un tableau de Pierre Bonnard. Qu'au milieu je voulais des séquences à la tonalité oniriques de nus en extérieurs nuits, et une séquence Colin-Maillard vaguement inspirée de la peinture du dix-huitième siècle (Fragonard) et de quelques plans d'un film de Robbe-Grillet.
Ainsi bien sûr que des séances de pose nue, inspirées de mes photographies du cycle « Sorrow » que je poursuivais à cette époque.
Et puis il y avait mon texte, issu de mes journaux des années de formation, à enregistrer en voix off, que j'avais donné à choisir à Chloé parmi trois.
Tous les autres plans ont été totalement improvisés, y compris le prologue à la mer, au fil de la semaine de tournage, y compris le texte du « serment de la muse » que j'ai écrit en quelques minutes.
Le tournage d'une semaine, quoique trop court, s'est passé dans une atmosphère détendue et efficace, très agréable. la personnalité de la modèle-comédienne, intérieure, assez introvertie et rêveuse, cultivée aussi (lectrice comme moi de Proust et de Gracq entre autres) et son expérience de modèle ont engendré d'emblée une complicité lors du tournage et une grande bonne humeur de part et d'autre.

APOLLINE février 2024

Le tournage de La Muse nous ayant laissé un bon souvenir, nous avons entrepris de tourner de nouveau ensemble.
Cette fois mon texte, destiné à une voix off, sortait de mes cahiers des années 92 lors de mon séjour de création en Scandinavie, rendu possible à l'époque grâce au Prix Villa Médicis. Il s'agissait de lettres qui dès lors apparaîtraient comme celles qu'Apolline recevrait de son amant.
C'est Chloé elle-même qui a choisi le nom du personnage, choix lié à un de ses souvenirs amoureux.
Côté images le projet était un peu plus élaboré que celui de la Muse, et j'avais bâti une sorte de story-board, pour une grande part en puisant dans mon travail photographique, pour chaque séquence ou scène. Avec bien sûr une dominante hivernale, tragique (j'avais vraiment au cours de ce voyage frôlé la mort par noyade emporté par un torrent), nocturne où le thème de l'eau (bords de Seine, marais et mare, toilette, Invitation au Voyage, vaisselle) était récurent au long du film.
J'avais en outre auparavant tourné seul des « plans de coupe » en caméra embarquée de nuit le long de routes repérées.
J'avais communiqué ce story-board à Chloé au fur et à mesure de son élaboration.

Il se trouvait que Chloé qui porte aussi comme prénom Valentine arrivait pour tourner le 14 février jour de la Saint-Valentin. J'avais trouvé la coïncidence curieuse et m’est venue l'idée de tourner une petite fête. Mais un anniversaire m'a vite semblé plus spectaculaire à cause des bougies et du gâteau. Et ce fut le premier soir de tournage. Les livres offerts avaient tous une teneur symbolique par rapport au scénario : Duras parce qu'elle hantait souvent ces bords de Seine où nous avons tourné, Buster Keaton car Chloé riait toujours de ma maladresse entre les pieds de caméra et les câbles, Godard bien sûr à cause de sa grande poésie.

À partir de là d'autres scènes de nuit de déambulations en bord de Seine, d'arrivée dans la campagne avec juste une lampe de poche à la main (en réalité un petit projecteur sur batterie) et la fameuse scène de la voiture avec le projecteur rouge clignotant (tournée dans l'allée devant la maison!) dont l'idée m'était venue au dernier moment au vu des vrais feux sur les embarcadères des bacs qui traversent le fleuve.

En contre-point à ces scènes nocturnes, je désirais un montage en contrastes avec des ruptures sans transition. En outre profitant des grandes marées est venue l'idée de tourner quelques plans jour dans le marais (tous lieux que je connais très bien par mon travail de paysage), et la toilette où le blanc éclatant de la peau et du lavabo, vient brusquement succéder aux bougies et au feu dans l'âtre.

Beaucoup d'improvisation tournée en longs plans séquences, au cours desquelles je laissais Chloé livrée à elle-même, avec seulement de brèves indications de mise en place/mises en scène, jusqu'à ce que surgisse spontanément sur son visage ces extraordinaires moments de Grâce, d'émotion à fleur de peau, d'embarras aussi, qui font notamment la beauté de la séquence finale lorsqu'elle est censée apprendre l'accident fatal de son amant (ce qu'elle ignorait, et moi aussi, au tournage, ce fut seulement un jeu de montage).

L'idée du jeu de cartes d'Alice à la fin du film est née de ce jeu qu'aimait (c'est surtout l'univers de Carroll qu'elle aimait, et que possédait valentine et qu'elle m'avait proposé d'amener. La scène du ludion dans la bibliothèque a été tout à fait spontanée : on s'enferme dans la pièce, je suis assis sur un lit j'ai la caméra contre moi, on voit ce qui se passe et je filme ce qui survient.

Je suis intervenu quelquefois en voix off, lors de la séquence du petit-déjeuner au lit en particulier, allant et venant, la caméra sur pied tournant en continu. Et également avec ma main sur son visage lors des brefs plans des « amants ».

Au montage tout le film s'est bâti sur un immense flash-back, réminiscence, ce qui n'était pas prévu dans le projet initial, qui aurait pu s'acheminer vers une fin plus heureuse, avec une seconde semaine de tournage qui aurait eu lieu au printemps, et qui n'a pas pu se faire.

Apolline est sans doute un portrait fidèle-infidèle, je dirais, à mieux connaître Chloé (j'allais écrire Apolline qui est le nom qu'elle avait elle-même suggéré pour son personnage, parce que c'était le surnom que lui avait donné son premier - et peut-être seul réel - amour) que c'est une de ses facettes, sans doute pas la seule, en tous cas le croisement de ce qu'elle a donné à voir et de ce que j'ai bien voulu voir. En ceci c'est bien un portrait.
le texte voix off ou plus précisément voice-over, d'Apolline comme celui de la Muse, est autobiographique. Il y a donc une interférence constante entre portrait et autoportrait, je suis elle, elle est moi.

Toutes les séquences projetées n'ont pas été tournées (exemple le jeu de Dames, le cauchemar). Certaines, telles la séquence au volant de la voiture la nuit ou le ludion ont été ajoutées au dernier moment et totalement improvisées. D'autres encore ont été tournées, exemple regarde un film sur l'ordinateur ou les essayages de robes, que je n'ai pas retenues au montage. Il y a eu quelques plans en nudité tournés pour le déshabillage, les essayages de robes et la toilette. Nous avons convenu ensemble au terme du montage qu'ils ne figureraient pas dans le film. Ceci posé il y a bien entendu un travail important sur le corps et visage.

AURANE mai 2024

De Noémie Sarcey (Aurane) je dirais qu'elle a bien fait son boulot, j'ai fait le mien, mais nos univers n’étaient pas franchement convergents et le tournage de nouveau trop rapide trop court. Sa personnalité était plutôt pragmatique et tournée vers l'extérieur. Je suis plutôt un rêveur, de culture littéraire (philo et histoire de l'art à la source) pas spécialement extraverti ni fêtard. bref le portrait type du Capricorne...
L'idée maîtresse était pour moi de tourner un second portrait, plus fidèle à la personnalité de la comédienne, sans renoncer à mon propre univers.

Le texte voix off n'est donc pas dû à moi mais à une suite d'enregistrements que m'a adressée Noémie au cours des semaines qui ont précédé le tournage, sur des thématiques, telles qu’enfance, adolescence ou engagements, dont je lui avais dressé la liste.
Il n'était pas prévu que j'utilise ses enregistrements tels quels, au départ ils devaient seulement nous permettre de faire connaissance et d'appréhender sa personnalité pour bâtir le scénario, c'est seulement au cours du montage que l'idée s'est imposée d'en conserver de substantiels extraits, avec son accord de principe bien entendu.

Cependant j'ai choisi les extraits de cette œuvre admirable et si lucide de Musset La confession d'un enfant du siècle qu'elle est censée répéter et lire au long du film, ainsi que la chanson Le Temps des cerises. De toutes façons, tout comme pour Apolline Aux marches du palais il fallait un chant traditionnel libre de droits.

Pour le reste il y avait un story-board que nous avons pour une fois assez scrupuleusement suivi., et que je lui avais communiqué auparavant.
Pour la séquence de la douche j'avais donné à Noémie le choix entre des plans filmés en réflexion dans un miroir embué et une vision directe, elle a opté pour cette dernière solution, sans aucune hésitation.
La scène de danse a été l'objet de nouvelles expérimentations de projecteurs clignotants à la suite de la séquence de la voiture dans Apolline...
C’est à l'apercevoir se livrer chaque matin à ces échauffements que m'est venue l'idée de la filmer durant ceux-ci.
J'ai beaucoup travaillé au montage sur la bande son qui entrecroise ses propres enregistrements de souvenirs, des bruits d'ambiance et le texte de Musset.

TEMPS AMERS OCTOBRE 2024

J'avais accumulé au fil des années beaucoup de plans de paysages filmés de-ci de-là autour de la maison, de ses alentours (dans un rayon disons de soixante kilomètres) et parfois à l'intérieur, au fil des saisons. Je les ai complétés le moment venu de telle façon qu'ils suivent la succession des dates des extraits de mon journal de travail (années 2003/2004) enregistré en voice-over. Le montage images épouse donc rigoureusement l'ordre du texte depuis les prémisses du printemps jusqu'à l'hiver venu.

En outre j'avais tourné des plans en autoportraits quelques mois avant de faire de nouveau entrer en scène Chloé, avec qui c'était un troisième tournage qui a duré quatre jours sur un story-board très précis, comme toujours essentiellement nourri de mes photographies antérieures.
Le travail de montage a été très long et assez complexe puisqu'il s'agissait d'entrecroiser trois séries distinctes de plans ou de séquences : des paysages tournés sur plusieurs années dans des lieux différents, des autoportraits, des plans avec Chloé, laquelle incarne en quelque sorte un modèle générique, essentiellement sur son corps.

Dans un premier temps j'avais surtout joué sur un montage en alternance paysages-autoportraits-comédienne. En y insérant deux intermezzo plus ludiques et un peu inspirés des premiers films muets à la Méliès. Mais le montage était trop statique. Et après avoir fait l'expérience du montage de la bande annonce, toute en surimpressions et chevauchements de plans, j'ai repris tout ce montage du film sur ce dernier principe, en y greffant également des sons et des bruitages off tels celui du crayon courant sur le papier ou du projecteur cinéma sur les deux intermèdes.

UN ÉTÉ OISIF AOÛT 2017

A té complètement improvié, tourné au débotté, en trois jours, Louise était venue pour une prise de vue photographique. Je lui ai proposé de tourner un film, ce qu'elle a joyeusement accepté et nous l'avons fait en rallongeant son séjour!

 

 

 

 

 

<